🌈005 - La seiche magicienne aux mille couleurs

 Un matin, Dame Nature se pencha sur une jeune âme qui s'éveillait :
— Te revoici, petite âme. Après avoir été méduse, oursin, crevette puis bernard l'hermite, qui veux-tu être maintenant ?

La petite âme entre deux vies se souvenait de tout. Elle avait appris l'insouciance et la fragilité, la force et l'isolement, le don aux autres et la dépendance au regard d'autrui, la sécurité d'une coquille et la difficulté de s'en séparer.
Alors elle réfléchit longuement :
— J’aimerais pouvoir m’adapter à tout… Ne plus être fragile comme une méduse, ni enfermé dans une armure comme un oursin. Ne plus seulement servir les autres comme une crevette… mais inventer, surprendre, émerveiller, fasciner. J’aimerais être un artiste !

Dame Nature eut un petit sourire :
— Soit, mais souviens-toi… La ruse peut devenir mensonge, et la beauté peut masquer la vérité.

La petite âme s’endormit, impatiente.


La naissance de la magicienne

Au matin, elle se réveilla dans un corps étrange et merveilleux : huit bras souples, deux tentacules plus longs, de grands yeux noirs et profonds comme la nuit.
Et surtout… sa peau changeait sans cesse : blanche comme le sable, brune comme les algues, mouchetée comme les pierres, lumineuse comme un feu d’artifice.

La petite âme était devenue… une seiche !


Au début, elle s’amusa de tout. Elle disparaissait dans le sable pour faire peur aux gobies, réapparaissait d’un bond devant les crabes, se déguisait en algue pour surprendre les crevettes. Ses couleurs dansaient comme un pinceau magique qui peignait la mer.


L’art de se transformer

La seiche vivait dans les herbiers et les rochers. Elle découvrit vite que son don était précieux :
— En sable clair, je disparais des yeux du mérou.
— En rocher sombre, je surprends les crabes.
— En pluie de couleurs, j’éblouis mes semblables.

Elle adorait ce pouvoir. Elle se sentait artiste, danseuse et magicienne tout à la fois.


Mais parfois, elle en abusait.
Elle se montrait sous un jour trop éclatant pour impressionner les autres.
Ou bien elle se cachait tant et si bien que personne ne la voyait… et alors son cœur devenait lourd de solitude.


Le bal des seiches

Un soir de printemps, la mer s’illumina : toutes les seiches du récif s’étaient rassemblées.
Elles ondulaient dans l’eau, changeant de couleurs comme des lanternes vivantes.
Les mâles lançaient de grands éclairs blancs, les femelles répondaient par des vagues irisées. On aurait dit un feu d’artifice silencieux.

La petite seiche, émerveillée, participa à cette fête. Elle peignit dans l’eau des spirales dorées et des éclats rouges flamboyants.
Un jeune compagnon la remarqua et s’approcha. Ensemble, ils dansèrent dans la nuit, s’entremêlant de leurs bras souples comme deux rubans dans le courant.


La seiche crut alors avoir trouvé un ami pour toujours.
Mais au matin, son compagnon s’éloigna, fasciné par d’autres éclats. Elle comprit alors que les couleurs attirent… mais ne suffisent pas à garder un cœur.


L’encre noire

Un autre jour, elle explora un coin inconnu du récif.
Tout à coup, une ombre énorme passa au-dessus d’elle : un mérou géant ouvrit sa gueule béante !

Affolée, la seiche cracha un immense nuage d’encre noire. Le prédateur s’y perdit et s’enfuit, confus. Elle, de son côté, réussit à s’échapper… mais se retrouva prisonnière de son propre nuage. L’eau autour d’elle était sombre, étouffante, inquiétante.


Elle comprit alors : l’encre protège un instant, mais elle enferme aussi celui qui la répand. On peut tromper les autres… mais on finit souvent par se tromper soi-même.


La fin d’une vie

Les saisons passèrent, et la seiche devint grande et fatiguée. Ses couleurs s’éteignaient peu à peu.
Elle s’endormit dans son lit d'algue préféré, et Dame Nature revint auprès d’elle.


— Alors, petite âme, qu’as-tu appris ?

La seiche sourit doucement :
— J’ai appris à créer, à inventer, à me transformer. J’ai appris qu’on peut éblouir, séduire, tromper… mais qu’on ne gagne rien sans sincérité. Et qu’il vaut mieux montrer son vrai cœur que mille couleurs mensongères.

Dame Nature hocha la tête avec tendresse.
— Tu as bien grandi. Repose toi… bientôt, une autre vie t’attend.

La petite âme s’endormit, ses bras repliés comme une étoile, et son dernier nuage de couleurs se mêla au courant de la mer.



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