🌑002 - L’oursin patient et piquant

Il était une fois une petite ùme qui se préparait à revenir à la vie.
Dame Nature se pencha vers elle et demanda doucement :

— Alors, belle Ăąme, que veux-tu ĂȘtre dans cette nouvelle existence ?

La petite Ăąme se souvenait encore, comme dans un rĂȘve, de sa vie de mĂ©duse.
Elle se rappelait son corps fragile, livrĂ© aux courants, et combien elle s’Ă©tait sentie impuissante.
Elle se souvenait aussi de la morsure des prédateurs, et de la fin si soudaine de son voyage.

Alors elle dit avec conviction :

— Je ne veux plus ĂȘtre ballotĂ©e. Je veux ĂȘtre solide, ancrĂ©e, protĂ©gĂ©e de toutes parts. Je veux que nul n’ose m’approcher.

Dame Nature eut un léger sourire.

— TrĂšs bien, petite Ăąme, mais souviens-toi : trop se protĂ©ger, c’est parfois s’empĂȘcher de vivre.

Et la petite Ăąme s’endormit.

Quand elle s’Ă©veilla, elle dĂ©couvrit avec Ă©merveillement son nouveau corps.
Elle n’Ă©tait plus une danseuse des courants, mais une boule sombre hĂ©rissĂ©e de piquants brillants.
Sous elle, de minuscules pieds transparents se tendaient comme de petites ventouses, l’accrochant fermement au rocher.
Et au centre, sa bouche Ă©trange — la lanterne d’Aristote — pouvait broyer les algues qu’elle trouvait.

La petite Ăąme Ă©tait devenue… un oursin.



Au début, elle se sentit invincible.
Aucun poisson n’osait l’approcher. MĂȘme les murĂšnes s’Ă©cartaient.
Elle se promenait lentement sur son rocher, patientant, broutant les algues qui poussaient à portée.
Les courants passaient, mais ne pouvaient plus l’emporter.
Les vagues grondaient, mais elle tenait bon.

— Enfin, je suis forte et tranquille, pensa-t-elle.

Mais peu à peu, la vie du récif se déroula sans elle.
Les girelles riaient autour des gorgones jaunes.
Les castagnoles dansaient autour des rochers.
Les bogues brillaient comme des étoiles argentées.
Et elle, immobile, restait seule au milieu de ses piquants.

Un jour, un sars osa s’approcher et essaya de grignoter ses piquants.
L’oursin se contracta, serra ses Ă©pines, et le poisson s’enfuit.
Elle Ă©tait protĂ©gĂ©e… mais son cƓur se serra : personne n’osait rester prĂšs d’elle.

Plus tard, une Ă©toile de mer s’approcha. Doucement, lentement, elle grimpa sur elle, essayant d’Ă©carter ses piquants pour atteindre son corps tendre.
L’oursin se dĂ©battit, se dĂ©fendit de toutes ses forces.
Ce jour-lĂ , elle comprit que mĂȘme les armures les plus acĂ©rĂ©es n’empĂȘchent pas tous les dangers.


Les années passÚrent ainsi.
L’oursin vĂ©cut longtemps, patient et solitaire, Ă  grignoter les algues, toujours protĂ©gĂ©, mais toujours seul.

Quand son temps fut venu, son Ăąme quitta enfin son corps piquant.
Elle ouvrit les yeux dans la lumiĂšre douce oĂč Dame Nature l’attendait.

— Alors, belle Ăąme, as-tu trouvĂ© ce que tu cherchais ? demanda Dame Nature.

— Oui… et non, rĂ©pondit l’oursin. J’ai Ă©tĂ© protĂ©gĂ©e. Personne n’a osĂ© me blesser. Mais je n’ai pas eu d’amis. J’ai tenu contre les vagues, mais je n’ai pas dansĂ© avec elles. J’ai vĂ©cu, mais je me suis sentie bien seule.

Dame Nature sourit avec tendresse.

— Tu as appris une grande leçon. Se protĂ©ger est utile, mais trop se refermer empĂȘche de rencontrer les autres. Ta prochaine vie pourra ĂȘtre diffĂ©rente.

Alors la petite Ăąme s’endormit, ses piquants tombĂ©s, son cƓur rempli de patience et d’un nouveau dĂ©sir : celui de partager.




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