🦐 003 - La crevette courageuse et rusée

Il était une fois une jeune âme qui s’éveillait.

Dame Nature, penchée sur elle comme une maman tendre, lui demanda :

— Bonjour, jeune âme. Te voici autorisée à revenir à la vie… Qui veux-tu être, cette fois ?

La petite âme se souvenait encore un peu de sa vie d'oursin. Elle se souvenait de la crainte qu'elle inspirait aux autres êtres vivants du récif grâce à ses magnifiques épines. Mais elle se souvint aussi de sa grande solitude et de l'impossibilité de se faire des amis.

Elle se souvint du sars qui cherchait à communiquer avec elle et comment il avait fui, blessé par ses pics acérés.

Alors, elle réfléchit longuement.
— Je voudrais… une carapace pour me protéger, mais pas trop. Je voudrais des pattes pour m’agripper aux rochers, et surtout… être utile aux autres, afin d’avoir beaucoup d’amis !

Dame Nature eut un sourire mystérieux.
— C’est généreux, petite âme. Mais n’exige pas trop des autres, ou tu pourrais être déçue.

La petite âme ne comprit pas bien cet avertissement, et s’endormit paisiblement.


Une carapace de cristal

À son réveil, elle découvrit son nouveau corps : une jolie carapace translucide, étincelante comme du cristal. Dix pattes fines pour s’accrocher, et de longues antennes souples qui vibraient à la moindre caresse de l’eau.

Autour d’elle, des dizaines de frères et sœurs s’agitaient, tout aussi émerveillés.
Et chacun découvrait, en battant doucement ses antennes, le monde qui l’entourait.

La jeune âme était devenue une petite crevette nettoyeuse.

Et elle dansait dans l’eau, légère comme une plume, en riant avec ses frères et sœurs.



La maison du récif

Le courant la poussa vers un récif inconnu. Elle eut d’abord un peu peur : les rochers semblaient durs, les grottes sombres, les algues touffues… Mais en effleurant tout cela avec ses antennes, elle comprit :
Ici, du rocher rugueux. Là, une éponge douce comme un oreiller. Plus loin, une algue fine qui chatouillait. Et même une gorgone jaune qui se balançait comme un petit arbre.

— C’est merveilleux ! murmura la crevette.

Elle s’accrocha solidement au rocher, et bientôt, elle trouva une minuscule grotte, juste à sa taille. Sa chambre à elle, bien à l’abri.

Le récif devint son royaume. Elle y rencontra des éponges, des ascidies, des vers plumeaux, des nudibranches aux couleurs éclatantes. Elle se méfia des oursins mais communiquait avec tous ses amis. Chaque jour, ses antennes caressaient, découvraient, saluaient.


Un petit apogon s’approcha un jour, intrigué.
— Peux-tu m’aider ? J’ai la peau qui gratte.

Alors, sans réfléchir, la crevette se mit au travail. Avec douceur, elle nettoya chaque écaille, chaque nageoire. Le poisson repartit léger, ravi.

Et bien vite, la réputation de la petite crevette se répandit. Des clients vinrent de partout : sars, gobies, demoiselles… Elle les nettoyait, nettoyait, nettoyait, heureuse de rendre service.

Et pendant qu’elle aidait, elle se nourrissait aussi. Quelle belle vie !


Grandir, changer, oser

Mais à force de grandir, sa carapace devenait trop étroite. Alors, en secret, elle se glissait dans sa petite chambre et quittait son armure trop petite. Pendant quelques heures, elle restait nue et fragile, tremblante, jusqu’à ce que sa nouvelle carapace durcisse.
Puis elle repartait, plus grande et plus forte qu’avant.

La crevette devint splendide, avec de longues antennes blanches et fines comme des plumes.

Un jour, une grande murène curieuse s’approcha.
D’abord de loin, puis un peu plus près, jusqu’à venir régulièrement.

Chaque matin, quand la murène rentrait de la chasse, la crevette l’attendait devant sa petite grotte. Elle s’élançait aussitôt, battant ses antennes comme des rubans, pour lui offrir ses meilleurs soins.

Peu à peu, la murène devint presque son unique cliente.
La crevette se réjouissait de chaque visite. Elle se disait :
— Cette amitié durera toujours !

Alors elle s’appliquait plus que jamais, nettoyant chaque pli, caressant chaque nageoire. Son petit cœur battait fort : elle voulait donner le meilleur d’elle-même à cette amie précieuse.

Mais la murène en voulait toujours plus.
Elle ouvrait sa gueule immense, noire et profonde, et réclamait doucement :
— Petite amie, il faudrait aussi nettoyer mes dents…

La crevette, pétrifiée, voyait surtout les crocs blancs, terrifiants, prêts à se refermer sur elle. Elle n’osait pas.
Jamais.

Alors, un matin, la murène ne revint pas. Elle était partie chercher ailleurs ce qu’elle attendait.

La petite crevette resta seule.
Son cœur se serra comme jamais. Elle avait perdu son amie, et se reprochait de ne pas avoir osé lui faire confiance.

Les jours passèrent. Elle reprit son travail auprès des autres poissons, soignant leurs écailles, leurs nageoires. Petit à petit, elle guérit sa blessure. Mais, au fond d’elle, une ombre de tristesse demeurait.



Le courage du cœur

Jusqu’au jour où une jeune murène s’approcha. Curieuse, timide, elle demanda aussi des soins.

La crevette hésita… puis se dit en secret :
— Cette fois, je veux être plus courageuse.

Pendant plusieurs semaines, elle la soigna avec douceur. Une amitié nouvelle naquit.

Et quand la murène finit par entrouvrir sa gueule sombre pour demander :
— Petite amie, pourrais-tu nettoyer mes dents ?

La crevette sentit son cœur battre très fort.
Ses antennes tremblaient. Mais elle se souvenait de sa promesse…

Alors, lentement, elle avança.
Un peu… puis encore un peu… jusqu’au fond du palais sombre.

La murène ne bougea pas. Elle souriait, confiante.

Et la crevette, cette fois, osa.



La fin d’une vie

Les années passèrent. La petite crevette, devenue grande, sentit ses forces décliner. Elle n’était plus la reine du récif, mais ses amis fidèles restaient près d’elle.

Un jour, fatiguée, elle s’endormit… et rêva.

Dame Nature était penchée sur elle, tendre comme toujours.

— Alors, belle âme, as-tu été qui tu voulais être ?

La crevette, étonnée, comprit qu’elle venait de quitter sa vieille carapace pour la dernière fois.

— Oui, Dame Nature. J’ai eu une très belle vie. J’ai eu beaucoup d’amis, et tant de joie à prendre soin d’eux. J’ai appris à être courageuse, et aussi que ma carapace ne me protégeait pas de tout… Parfois, il faut oser franchir ses peurs pour découvrir de vraies amitiés.

Dame Nature sourit doucement.
— Tu as beaucoup grandi, petite âme. Repose-toi… et bientôt, tu choisiras une nouvelle vie.

Alors la crevette s’endormit, légère comme une bulle, bercée par les courants du grand océan.



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